Carnet d'écriture

Carnet d'écriture

John

Sa moustache, John l’arbore comme un trophée.

Elle est sa marque de fabrique, son emblème, son identité.

Au sortir de l’adolescence, quand le champ des possibles pour lui s’est élargi, quand le joug paternel s’est affaibli, quand de simple spectateur il est devenu acteur, John a décidé de se laisser pousser la moustache.

Et pas n’importe quelle moustache ! En bon superstitieux, il a opté pour une « fer à cheval », une de ces moustaches qui a le plus de caractère mais qui demande aussi le plus de soins.

Comme une maîtresse exigeante, sa « fer à cheval », son porte-bonheur aussi, demande une délicatesse de tous les instants. Chaque jour, John se rase de près en manœuvrant la lame du rasoir comme un subtil pinceau, un peu comme s’il esquissait sa moustache plus qu’il ne la laissait s’exprimer.

John s’applique et se contemple devant le miroir dont le reflet lui renvoie l’image bien réelle d’un homme fort au cœur tendre.

Dessin : Paul Thery

Second

Il fait encore nuit ce matin de février. Second n’a pas l’esprit tranquille. Il est aux aguets. Il craint quelque chose ou quelqu’un. Son frangin l’a bien sermonné hier soir. Ces choses-là ne se font pas. C’est sûr on va lui rendre la monnaie de sa pièce. On va lui tomber dessus. On va le castagner. On va appuyer là où ça fait mal.

Le cadet a plaqué ses cheveux rebelles, relevé son col et enfoui ses mains dans les poches. Dehors, il avance comme une ombre malade, chétive et allongée. Son pas est aussi léger que l’air qui lui transperce la peau. Ses yeux balayent son champ de vision tandis que ses oreilles captent le moindre bruissement.

Le gros bêta, aussi sec qu’un coup de trique, tient dans sa main nue son arme de défense. Il la tient bien serrée dans sa paume droite. Ses doigts enferment sa survie. Second y cache sa lame de rasoir.

Dessin : Paul Thery

André

André, la soixantaine fringante, arpente tous les matins les rues de son quartier bien avant que ses voisins ne bougent le petit doigt ou le gros orteil. Il est le premier à humer l’air auroral, à poser un regard sur les alentours, à écouter le ronronnement de sa ville endormie. Témoin discret et silencieux, il aime titiller la pénombre fuyante, s’isoler pour mieux se recueillir. Ses jambes décident seules où le conduire, ses mains perdues dans ses poches le laissant libre de penser. Il avance sans but, le nez en avant.

Dessin : Paul Thery

El Gringo

El Gringo avance à pas de loup sur le bitume de cette aire d’autoroute désertée. Il a laissé dans sa cabine la radio et la lumière allumées, le temps de satisfaire un petit besoin naturel. Les étoiles le surveillent et la lune étincelante lui cligne de l’œil. Complice éclairé de leurs va-et-vient, il prie le seigneur de le conduire à bon port. Il mâchonne un vieux chewing-gum en calculant mentalement le nombre de kilomètres parcourus depuis son départ. Avec un peu de chance, demain soir, si tout va bien, il pourra franchir la frontière…

Dessin : Paul Thery

Bellevue

– Isa, Tante Henriette dit que le repas est prêt.

Je jette un regard à mon frère et lui lance : « ok, ch’arrive ». Je n’ai aucune envie de descendre les rejoindre. Je préfère prendre le temps de me recoiffer. J’essaie d’arranger mes cheveux qui ne sont plus très jolis depuis quelques temps. Ils sont fins, longs et raides. Je regrette les boucles blondes de mon enfance. Je me dévisage rapidement dans le miroir de la salle de bain sans envie, hésite longuement sur le type de coiffure et opte finalement pour une queue de cheval plantée très haut. Puis je choisis des vêtements amples dans lesquels j’aime me camoufler : un vieux jean large et délavé et un long sweat gris très léger.

Poursuivre la lecture« Bellevue »